J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, Paul M. Marchand

J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, Paul M. Marchand

J'abandonne aux chiens l'exploit de nous juger

J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger : le titre semble prometteur. La quatrième de couverture attise encore davantage ma curiosité : « Une histoire d’amour impossible, rare, déroutante. » Je m’attendais à croiser une Madame Bovary contemporaine et je n’aurais pas pu être plus loin de la vérité.

Les premières pages sont, pour le coup, réellement « déroutantes ». La pudeur n’a pas été invitée dans ce roman et on le comprend dès la première phrase : « Après avoir fait l’amour, à une époque où nous n’étions plus à surveiller nos inhibitions, j’avais pris du bout des doigts un peu de sa semence qui coulait entre mes seins. » Le lecteur insouciant, en recherche d’une simple histoire sentimentale un peu complexe, aura peut-être envie de ne pas poursuivre la lecture, refermera le livre. Mais le titre, comme une sentence prononcée à l’avance, retiendra sans doute les plus téméraires d’abandonner. De toute façon, il faut s’accrocher, car on apprend dès la troisième page que ces actes de chair sont accomplis entre un père et sa fille.

Elle l’a rencontré alors qu’elle avait dix-sept ans, elle ne l’a jamais connu. Elle l’a cherché, l’a trouvé. Ils se sont vus. Et les vertiges ont commencé, les papillons les ont hantés. Jusqu’à ce qu’ils cèdent. Qu’ils apprivoisent leurs corps, leur amour. Qu’ils voyagent, qu’ils vivent dans des hôtels, jouent à cache-cache avec leurs proches. Que leur bonheur croisse exponentiellement avec leur malheur. Qu’il ne reste que la tristesse à la fin. Et même pas la honte, même pas l’horreur, juste la peine, la peine immense d’un énorme gâchis.

Au final, oui, il faudrait être un chien pour juger. Parce que, pour juger, il faut prendre suffisamment de recul pour ressentir du dégoût. C’est ici chose impossible : l’écriture délicate nous transporte. Impossible donc de s’éloigner du texte et de l’émotion vive. Impossible mais… Une fois le livre refermé, la raison reprend ses droits. Il faut dire que même rationnellement je ne suis pas parvenue à porter un jugement sur cette histoire. S’il fallait nécessairement juger, je resterais sur la beauté de la langue, de cette phrase qui s’étale et invite au rêve et à la mélancolie.

Je n’ai pas encore évoqué l’auteur, Paul M. Marchand, sur qui je viens de rechercher quelques éléments autobiographiques. J’apprends avec beaucoup de peine qu’il s’est donné la mort en juin dernier. Reporter de guerre au Liban, en Bosnie-Herzégovine ainsi qu’en Tchétchénie, il avait inscrit sur le toit de sa voiture avec laquelle il parcourait Sarajevo « Don’t waste your bulles. I’m immortal. » (« Ne gaspillez pas vos balles, je suis immortel. »). Il a écrit trois romans publiés aux Éditions Grasset et Fasquelle et s’est inspiré de la chanson « Orly » de Jacques Brel pour titrer J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger.

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J’ai écouté cette chanson en boucle en rédigeant ces quelques lignes. Cette chanson qui reflète si bien ce roman atypique, subversif s’il n’était pas si doux. La leçon d’humanité est imparable.

« Je le sais, ça peut surprendre. Comment n’importe quelle histoire d’amour, ça a débuté comme cela. Par des vertiges, des pertes de connaissance. Des rougeurs. Tous les deux nous avons essayé d’y échapper, en sachant au plus profond de nous-mêmes que ça finirait par arriver. Je n’ai jamais vu en lui un « père », uniquement un « géniteur » imprévu, c’est-à-dire un étranger, avec toutefois une vague familiarité. Toute la nuance est là. Et cet inconnu, que j’avais cherché et fini par retrouver, m’affolait depuis nos premières rencontres. Lorsque j’étais dans ses bras, j’étais ailleurs. Et j’étais bien dans cet ailleurs. Je faisais ce que je ressentais, et je le partageais avec un homme qui ressentais la même chose que moi. C’était aussi simple que cela… Entre ces bras-là, j’étais enfin chez moi. »

Extrait du premier chapitre.

J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, Paul M. Marchand, Le Livre de Poche, 2002, 5,50€.

A propos de Stéphanie

Étudiante en sciences humaines (anthropologie, sciences de l'éducation et vie), cette Bordelaise nourrit plusieurs passions : le monde de l'édition (notamment numérique), les féminismes, les livres… Fun fact : amoureuse secrètement de Pierre Bourdieu et de Franz Boas.

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