La BD numérique avance à tâtons

La problématique du numérique agite plus que jamais le monde de l’édition. L’Appel du numérique des écrivains et illustrateurs de livres lancé par le Syndicat national des auteurs compositeurs (SNAC) mi avril a suscité de nombreuses réactions. Les inquiétudes des scénaristes et illustrateurs de bandes dessinées reflètent bien l’incertitude dans laquelle se trouvent actuellement les acteurs de ce secteur quant à leur avenir. Ce sujet était notamment au cœur du débat de la table ronde Edition BD et mobilité, qui s’est déroulée mercredi 5 mai dernier à l’école EAC (Paris).
Des nouveaux projets dédiés au numérique le jour, tel que Seoul District initié par le scénariste français Hervé Martin Delpierre et le dessinateur coréen Park Chul Ho (Ave ! Comics). Ces œuvres enrichies de contenus multimédia posent la question de l’évolution de la bande dessinée au contact des possibilités qu’offrent les nouvelles technologies.
Manuel Ranchin (attaché commercial, Ave ! Comics), Guillaume Dorison (Directeur éditorial, Les Humanoïdes associés), Maître Bensoussan-Brûlé (avocate, Cabinet Bensoussan), Gwendal Bihan (co-fondateur, Leezam) et Benjamin Roure (Rédacteur en chef, Bodoï) ont débattu ensemble de l’évolution de la création, des solutions techniques et des modèles économiques de l’édition BD à l’ère du numérique.
Pour Benjamin Roure
« Ce n’est presque plus de la BD, c’est autre chose. A partir de là, les pistes de la BD numérique s’ouvrent »
et pour Manuel Ranchin
« on ne perd pas l’ADN de la BD papier, puisqu’il n’y en a pas ».
Pas de trahison donc, ce type de création originale intègre en amont et de manière concomitante le son et les animations pour constituer un nouveau genre (voir aussi : Bludzee de Lewis Trondheim, Nawlz, Les Autres gens…).
Selon Guillaume Dorison des Humanos, la BD numérique est un débouché intéressant en matière de produits dérivés, mais
« c’est un autre produit. Vous changez le format, le mode de lecture, de méthodes de production, vous enrichissez le contenu. C’est super, mais c’est un autre produit et un autre métier! Ce n’est pas notre métier! »
Si actuellement l’adaptation de BD au format numérique représente un revenu et un espace de visibilité supplémentaires pour les auteurs, difficile encore pour eux d’imaginer travailler directement pour ce support. L’éditeur ajoute pour forcer un peu le trait :
« maintenant, leur dire que l’objet de leur création, leur façon d’écrire, leur objectif en tant qu’auteur ou artiste ce n’est plus la BD, mais ça passe par un autre format, c’est comme si vous demandez à Martin Scorsese de faire des épisodes de « Plus belle la vie », c’est un autre format c’est une autre histoire. »
Mais pour Gwendal Bihan, les auteurs ne se posent pas la question, ils veulent tout simplement que leurs œuvres vivent au-delà des questions de supports. Pour cet éditeur numérique il est temps d’arrêter les principes pour enfin avancer et commencer à envisager le livre numérique non plus seulement comme un goodie, mais comme une œuvre à part entière.
Pour y prétendre encore faut-il trouver un modèle économique viable et c’est là que le bât blesse, les prix et volume de ventes ne permettent pas encore à un auteur de vivre du numérique. D’où le parti pris de Guillaume Dorison d’envisager ce débouché comme un levier pour les ventes papier :
« aujourd’hui, la BD papier ne sera pas sauvée par le numérique, par l’eldorado. La BD papier doit se sauver elle-même et pour ce faire elle doit se servir de l’outil numérique. »
Les à-valoir dans la BD peuvent aller jusqu’à 25 à 30 000 euros pour un album représentant un an de travail et vendu à 12,99 euros, impossible pour un éditeur d’imaginer investir de telles sommes pour une œuvre numérique vendue dix fois moins chère ou pour l’auteur de ne vivre que d’un pourcentage des ventes. C’est donc quasi impossible selon lui d’envisager une production purement numérique pour le moment. Par ailleurs, on ne dispose d’aucun chiffre sur le volume des ventes de producteurs comme Ave ! Comics.
Si d’après Gwendal Bihan, il ne s’agit plus de fixer le prix d’une œuvre numérique en fonction de son pendant papier à partir du moment où on la considère comme un objet complètement différent, on peut envisager un prix « premium » à condition de créer de la valeur.
Tout va donc se jouer au niveau de la négociation des contrats entre auteurs et éditeurs selon Maître Bensoussan Brûlé. Mais au final, les auteurs
« ne savent toujours pas à quelle sauce ils vont être mangés en gros. Ils sont quasiment obligés de dire on tente le coup, je signe sur cet album en numérique pour voir » (B. Roure).
La même démarche tâtonnante s’applique aux éditeurs, selon Guillaume Dorison :
« Aujourd’hui, les éditeurs se mettent tous au numérique. Mais pas parce que c’est l’avenir, c’est du vent en termes de ventes et de chiffre d’affaires, mais ça fait parler […] Si les éditeurs s’y mettent, c’est parce qu’ils veulent être sûrs que personne ne prendra leur place. »
Cependant, une nouvelle génération de lecteurs grandit avec des outils de lecture numériques mobiles et Manuel Ranchin de conclure :
« Dans 5, 10 ans, les enfants et les adolescents, et j’y crois très fort, eux liront en numérique, même si aujourd’hui vous ne voulez pas en entendre parler. Ensuite je crois qu’il y aura un marché, même si je suis le seul à le penser dans la salle. »
Malgré l’absence de certitude, voire de conviction, sur le développement du marché de l’édition numérique, il s’agit pour ces acteurs d’avancer, même à tâtons.
N.B. (17.05.2010): Les citations « Ce n’est presque plus de la BD, c’est autre chose. A partir de là, les pistes de la BD numérique s’ouvrent » de Benjamin Roure et « on ne perd pas l’ADN de la BD papier, puisqu’il n’y en a pas » de Manuel Ranchin concernent l’exemple spécifique de Séoul District cité plus haut.
Billet rédigé par Claire Philipp alias @biganide que vous aviez déjà pu lire ici.
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