Qu’est-ce que le journalisme web ?

Qu’est-ce que le journalisme web ?
Photo @Nina Robert
Photo @Nina Robert

Au cours de l’année, nous avions du écrire une dissertation sur le journalisme web. Notre vision du métier, ses implications, ses problématiques, ses différences avec le travail sur les autres médias.

Une fois les copies rendues, Jean-Marie Charon vient de nous faire parvenir une synthèse qu’il a rédigé  à partir de nos travaux. Je ne partage pas l’ensemble des points de vue développés ici mais trouve intéressant de vous les faire partager.

Représentations du Web journalisme.

Le web journalisme tel que se le représentent les étudiants de la licence pro webjournalistes de l’Université Paul Verlaine de Metz. Ils ont suivi la licence pro durant l’année 2009/2010. Ils avaient à préciser les caractéristiques du web journalisme vis-à-vis des autres modes d’exercice de la profession. A la lecture de leurs contributions, il était tentant d’en faire une synthèse, là où les discours dominants sont ceux de leurs aînés, bien souvent issus de la presse écrite.

Ils n’ont pas rédigé leur texte en pensant qu’il pourrait conduire à cette tentative de dessiner le portrait du web journalisme tel que se le représentent un groupe de jeunes entrants dans la profession. Les formulations sont peut être plus brutes et moins policées que dans l’optique de proposer une image plus idéalisée. Le portait collectif n’est pas homogène de par la différence des représentations individuelles, mais aussi parce qu’il s’agit d’une profession en construction dans un contexte économique et social des plus difficiles. Que chacun d’eux soit remercié pour leur contribution à cette entreprise qu’ils ignoraient et qui n’a d’autre ambition que la poursuite de la discussion et l’échange à propos d’une profession en pleine mutation. L’auteur de ce texte a fait le choix de se retrancher complètement derrière leurs mots et leurs idées, s’abstenant de tout commentaire et interprétation.
Cela sonne comme une évidence. Le web journalisme est le journalisme de demain ou la forme la plus avancée du journalisme d’aujourd’hui. Non qu’il ne soit appelé à se transformer, puisque l’une de ses caractéristiques est son évolutivité. Il s’agit d’un journalisme en devenir, dans lequel tout reste à prouver, à inventer, pour lequel les notions d’innovation et de créativité sont cruciales. C’est aussi un journalisme jeune ou de jeunes, dans laquelle s’exprimerait une coupure entre « jeunes journalistes plus efficients » et « vieux journalistes de l’imprimé moins efficaces ». Cette évolutivité peut être à la fois perçue comme une chance, mais également une contrainte, comme la conséquence inévitable de l’instabilité des supports techniques.
Le web journalisme est en tout cas une pratique du métier qui rompt sur bien des points avec le journalisme « à l’ancienne » ou « classique ». Un certain nombre de ses caractéristiques préfigurent l’avenir probable du journalisme. Cela ne veut d’ailleurs pas dire que la représentation soit unifiée ou monolithique. Il pourrait bien y avoir un écart entre le potentiel d’utilisation du média en terme de pratique professionnelle et certaines de ses tendances dominantes. Il n’y aura certainement pas de retour en arrière. Pour tenter de cerner ses représentations il sera successivement traité des qualités attendues du web journaliste, de sa pratique et finalement de ses contraintes et conséquences pour l’exercice de la profession.
Le web journaliste est d’abord un homme orchestre. Il doit être complètement polyvalent de façon à mettre en œuvre une information complètement multimédia. Il doit savoir pratiquer toutes formes d’écritures, ainsi que développer tous types de formats, dont les plus nouveaux tel que le web documentaire. Autant dire qu’il doit être formé. Le tout jusqu’à l’illusion du « journalisme Shiva ». D’aucuns avancent l’idée qu’il s’agirait d’un journalisme hybride. Parmi les dimensions de ce professionnel hybride sans doute faut-il voir la complexité à combiner les dimensions de médiation, de rapidité – réactivité, de créativité et en même temps d’intérêt et compétence technique à commencer par l’informatique. De toute façon c’est un travailleur opiniâtre. Un journaliste qui travaille plus que ses collègues des anciens médias.
N’étant pas unifiée la pratique du web journalisme peut donner lieu à des représentations contradictoires où s’entrechoquent instantanéité et possibilité d’approfondissement et enrichissement, intensification des rythmes et modes de traitement et liberté d’expression, formatage et créativité, etc. Cependant des tendances plus lourdes paraissent l’emporter au regard de la souplesse ou de l’adaptabilité du support et de ses fonctionnalités.

S’il est une caractéristique de la pratique qui fait consensus c’est bien « la radicalisation de la question du temps », jusqu’à l’immédiateté, l’instantanéité, le temps réel. Cette accélération sur le web serait plus substantielle que dans les autres médias. C’est la course à la rapidité, à la réactivité immédiate. « Il faut être les premiers à annoncer les faits ». Cette « pression temporelle toujours plus forte », cette course à la rapidité oblige à la plus grande assiduité sur les fils d’agence, ainsi que les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc.) ainsi que les blogs. Cette contrainte extrême du temps n’est pas sans revers : l’impossibilité de vérifier et de sortir de larédaction, la difficulté à prendre le temps de réfléchir, avec tous les risques d’erreurs et de dérives.  Le phénomène est bien concrétisé par la notion de « travail en progression » qui pousse à publier une information brut, tout de suite, même insuffisamment vérifiée, qui sera complétée ou rectifiée ensuite petit à petit.

L’interaction avec les internautes est la seconde distinction de la pratique du web journalisme, largement partagée. Cette interaction se traduit d’abord par l’apport que constitue le retour des internautes au travers des commentaires. C’est également l’apport que représentent pour l’information la veille des réseaux sociaux, les blogs, les sites des « journalistes citoyens ». Le web journaliste se retrouve en prise avec l’univers particulier de la libre expression. Pour certains l’interaction prend la forme d’un journalisme particulier le « community manager ». Celui-ci cherche à extraire l’information des commentaires comme des différents échanges avec les internautes (chats, forums, débats, etc.). Il a la possibilité d’imaginer et expérimenter l’écriture à plusieurs mains. Il s’agit d’une forme de nouveau dialogue moins passif avec le lecteur. La chose ne va pas sans poser question et susciter quelques réticences. A quoi conduit cette perte d’exclusivité dans la transmission de l’information ? Le journaliste se retrouve plus dépendant de la demande : « ce qui est bon pour le lecteur ne l’est pas forcément pour le journaliste ». Il y a là aussi comme une forme de défi ou de stimulation qui devrait conduire à plus d’exigence de fiabilité et de rigueur comme signe distinctif du professionnel au regard de l’amateur.

La mise en pratique d’une information réellement multimédia ou pluri média est le troisième point fort de la pratique du web journalisme. L’information sur le web intègre aussi bien le texte que les images, les sons, les vidéos, les diaporamas ou les infographies. C’est également une information qui bénéficie de l’enrichissement par les liens hypertextes qui permettent d’incorporer à l’information aussi bien les sources que le contexte. L’information multimédia c’est donc la possibilité de recourir et expérimenter toutes les formes de récits. Le versant positif et stimulant tient au sentiment de proposer une information plus riche. Il est surtout dans l’expérimentation, l’invention au jour le jour de formes nouvelles que de formats inusités. Le revers tiendrait en revanche au sentiment d’intensification à l’infini des tâches, surtout lorsqu’il conduit à travailler sur plusieurs supports en même temps. Ici intervient un sentiment de « toujours plus », avec cette formule du « journalisme Shiva » évoquée lors des Assises du journalisme et reprise par plusieurs étudiants.

La pression ou le poids de la logique économique constituent la quatrième dimension largement partagée. La pression économique est d’autant plus sensible et prégnante que l’incertitude la plus grande continue de planer sur le modèle économique de la presse en ligne. La question est particulièrement sensible pour les journalistes que la rentabilité de l’information d’actualité est faible ou « floue ». Les répercussions de la pression économique se font sentir à la fois dans le contenu de la production et dans les conditions de travail. Pour ce qui est du contenu de l’information la pression économique pousse à l’homogénéisation qu’imposent le référencement et la recherche de la reprise. Il s’en suit une information excessivement redondante. Elle crée aussi les conditions d’une concurrence extrême en interne (entre journalistes d’une même rédaction) et externe (entre rédactions) qui pousse à la chasse au scoop, à l’extrême rapidité et ses dérives évoquées plus haut. Du point de vue des conditions de travail, se trouve évoquées, pèle mêle, l’exercice d’un journalisme intensif, répétitif et essentiellement assis, la précarité, la faiblesse des rémunérations, de « zone de non droit », etc.

A côté de ces traits dominants de la pratique des formes plus diverses et sans doute plus attractives sont aussi évoquées, par quelques uns et clairement identifiés à quelques sites, de grands quotidiens ou de pure players, en France ou dans les pays anglo-saxons pour la plupart. Il est alors fait référence à la possibilité d’exercer un journalisme « complet » intégrant sa propre collecte de l’information, sa vérification, son enrichissement, ses analyses, des modes d’écritures et de transmission diversifiés, tout en étant disponible au retour des internautes, lorsqu’ils ne sont pas intégrés plus structurellement dans la démarche rédactionnelle, comme dans la notion d’information « à trois voix ». L’écriture courte n’est plus une obligation et devient gage de précision et de concision. A ce prix se trouve produite une information fiable, honnête, pluraliste, indépendante, qui existe, qui est possible sur le web, mais reste trop isolée.

Contraintes et conséquences

Accélération, intensification, confrontation aux amateurs, pression économique comme tendances dominante se conjuguent pour produire une information et un journalisme plutôt appauvris, banalisés, standardisés, répétitifs au niveau des journalistes qui le pratiquent, mais également aux yeux du public. Le paradoxe est d’autant plus grand que le support et sa technologie sont riches de potentialités et permettent des formes diversifiées d’information et de pratiques du métier mais seulement dans quelques îlots isolés. Pour le plus grand nombre se lève le spectre du bâtonnage de dépêches, du traitement exclusif des sujets vendeurs, de l’insuffisance, voire l’absence de vérification, sans parler d’une image dévalorisée aux yeux du reste de la profession. Pour ce qui est du public la menace est celle de l’élargissement de la crise de confiance, alors que se trouve mis en balance la valeur de l’information journalistique produite par des professionnels au regard des contenus proposés par les « journalistes citoyens », internautes experts et autres blogueurs.

Les représentations des apprentis web journalistes manifestent un véritable grand écart entre un optimisme, voire déterminisme technologique et une quasi-résignation à propos des pratiques et des formes de l’information, dominantes, sachant qu’ils semblent sans illusion sur les chances de voir se généraliser les formes, certes existantes, mais si peu répandues d’un web journalisme riche. Le même grand écart est perceptible entre un web journalisme appréhendé dans la globalité et la diversité de ses formes potentielles et ce même web journalisme vécu au niveau de chaque individu exerçant ce métier en tâtonnant. Faut-il y voir une forme de pragmatisme générationnel, un réalisme déjà intégré par les futurs entrants dans une profession fragilisée. Il ne faudrait pas que celui-ci sombre prématurément dans le fatalisme ou le cynisme qu’ont trop souvent manifesté leurs ainés aux heures noires de la guerre du Golfe, de la présidentielle de 2002 ou de chacun des grands dérapages fait-diversiers de Lépange à Outreau en passant par Toulouse ou Lamotte-du-Caire.

Jean-Marie Charon 18/05/2010

Pour aller plus loin,

- ce billet de Alain Joannes présentant la formation en journalisme et médias numériques de Metz.

- cet article de RSLN, sur le journalisme web de demain.

- ce billet publié sur le blog, centré sur la thématique des forçats.

Et vous, comment définiriez-vous le journalisme web ?

(P.S : je me suis enfin fixé une deadline pour mon webdocu sur le journalisme web justement, il sera envoyé à Owni à la fin de la semaine.)

A propos de Jérémy

Nomade et l’esprit en vacances, un pied à Orléans ou ailleurs et l'autre dans ma Bretagne natale. Journaliste multimédia, un peu de webdocu, une bonne dose d'écriture et beaucoup de réseaux sociaux sont au menu... Revendique la paternité des biographies de l'ensemble des auteurs sur ce blog.

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