La jungle du wannabe libraire d’aujourd’hui

De l’ironie des situations : accompagnant par le plus grand des hasards une amie dans un Virgin bordelais (par pour du livre à la base, pour de la papeterie), je tombe sur une table spécialement consacrée aux blogs adaptés en bande-dessinée. Je ne sais par quel malheureux hasard je ne connaissais pas encore Leslie Plée, en tout cas cette mise en avant a été l’occasion de rencontrer son livre Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses. Ou comment j’ai cru devenir libraire, au titre fort prometteur.
Deux choses m’ont accrochée : tout d’abord le récit imagé d’une jeune diplômée libraire, et ensuite le format poche de la bande dessinée. En effet, depuis mai 2010, Pocket a lancé une collection de BD, « Pocket Graphic Novels », qui permet de mettre un peu d’images dans les tirelires les plus vides. Ainsi, pour 5,90 euros, vous tenez entre les mains un ouvrage de belle facture, lisible et plaisant à feuilleter. Ça reste du poche, donc pas de papier glacé ni de fioritures du genre, mais je trouve cette deuxième vie du livre positive.
J’ai donc commis l’acte irréparable et cruel d’acheter un livre de Pocket chez Virgin. Je me suis permis de m’auto-flageller longtemps le soir même, me promettant de ne plus jamais céder à nouveau. Ceci dit, le péché en valait la peine : Moi vivant… est drôle, vivant et sent le vécu. Certaines pages sont particulièrement amusantes et ont trouvé en moi un écho assez évident : je viens de valider mon DUT édition-librairie à Bordeaux et ai été amenée, au cours de ces deux années, à revoir mes idées préconçus sur les métiers du livre.
Le métier de libraire, notamment, prête à débat : un employé d’une grande surface culturelle est-il libraire ou vendeur ? Tout dépend ce qu’on attend d’un libraire, bien sûr, si on cherche du conseil autant que de l’assortiment, de la qualité autant que du grand public. Je me souviens d’un travail qu’on avait effectué en première année, et pour cela on avait demandé des conseils de libraires. On s’était donc déplacées à Mollat, le graal bordelais, et, pour contrecarrer l’avis des indépendants, nous étions allées à la Fnac. La libraire-vendeuse-personneprésentecejourlà du rayon littérature, dès qu’elle apprit que nous étions étudiantes en métiers du livre, s’énerva contre le système : « Évidemment, on nous fait passer pour des grands méchants. Moi aussi je suis passée par là, j’ai fait l’IUT à Paris, on m’a vanté les mérites de la librairie indépendante… Mais au final, qui a du boulot pour nous ? qui nous embauche ? Alors il faut arrêter de cracher dessus ! » Inutile de préciser qu’elle n’avait répondu que de manière partiellement pertinente à nos questions, qui s’intéressaient notamment au turn-over des romans à la Fnac (« Mais si, garder le livre 3 mois en rayon, c’est quand même lui donner une vie ! » – non-sens total).
Outre le peu de probabilité que la Fnac, Virgin et Cultura soient nos employeurs de demain (mais je ne le savais pas encore), le propos avait quand même de quoi interpeller la jeune naïve que j’étais alors. Aujourd’hui, après avoir étudié de manière approfondie le monde du livre, je reste convaincue que la librairie et l’édition indépendantes sont des maillons indispensables pour faire vivre la création littéraire et graphique. Pourtant, je ne peux m’empêcher de remarquer que, dans certaines villes ou banlieues, il n’y a aucun point de vente du livre à l’exception d’une grande surface culturelle (à part internet, bien sûr). Ainsi donc, ces dernières ne sont pas uniquement une malédiction.
Pour en revenir au livre en lui-même, j’ai beaucoup apprécié l’humour plein de recul de l’auteure. Être balancée sans préavis dans l’univers impitoyable de Cultura (qui se reconnaît tout seul) n’est pas chose aisée. Elle n’a pas réussi à tenir et a préféré se consacrer à son autre passion, le dessin – ce qui n’est pas forcément un mal. En lisant ce petit ouvrage, on rit, surtout mais pas uniquement. Moi vivant… invite à la réflexion de plusieurs manières : sur le métier de libraire, les pratiques des grandes surfaces culturelles, les clients aux demandes uniformisées (Marc Levy, Dan Brown, Anna Gavalda, etc.). Le dessin n’est pas rêveur, il est plutôt franc, concret, ce qui donne au récit une agréable vivacité. On croise de temps en temps les séances de psychothérapie de Leslie Plée, qui rendent l’ensemble plus grave, et font le lien vers le sujet si médiatique parfois de la souffrance au travail.
Cela permet surtout de casser les clichés sur les libraires : non, le libraire n’est pas « payé pour lire toute la journée » comme on l’entend parfois. Le libraire se consacre à la déforestation amazonienne, entre cartons pour les retours et les arrivées, les livres, les bons de commandes, de réassort… Ensuite, la maîtrise des logiciels professionnels et le conseil aux clients pas forcément ouverts.

Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses. Ou comment j’ai cru devenir libraire est un livre drôle, incisif et en même temps doux (envers l’humain, l’espoir et le livre). Le moment passé en sa compagnie est simple et très appréciable. À suivre, donc : le blog de Leslie Plée.
Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses. Ou comment j’ai cru devenir libraire, Leslie Plée, Pocket, 2010, 5,90 € (édition originale : Jean-Claude Gausewitch Éditeur, 2009, 25 €).
A propos de Stéphanie
« Un livre c’est vivant! », « L’Europe n’est qu’un grand pays ». Deux citations qui esquissent la définition de cette bordelaise de 21 ans. Initiée cet été à Twitter, elle continue maintenant son chemin sur Internet, prenant garde à y lier ses deux passions, l’Europe et la lecture. Si je devais lui trouver un défaut… C’est sans aucun doute qu’elle habite aussi loin de la capitale. Pour le reste, ça sera à vous de la découvrir.
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