« En France, il y a plus de racistes que d’étrangers » (Coluche)

« En France, il y a plus de racistes que d’étrangers » (Coluche)

Poussins

Un jour, lors de mon job d’été il y a peu, un collègue, étudiant lui aussi, me lance : « Mais c’est vrai qu’il pourrait y avoir un vrai Français à ta place ! » Songeur, le type, je n’ai pas trop osé le déranger dans sa méditation, mais pourtant il faut quand même reconnaître qu’au sens juridique on ne peut faire plus Français que je ne suis : née sur le territoire français de père français et de mère française. Il est généralement difficile de percevoir que je suis d’origine étrangère, au premier coup d’œil. Pourtant, mon héritage de l’ailleurs ne remonte pas très loin : trois de mes quatre grands-parents étaient libanais, le quatrième palestinien, mes deux parents libanais, moi-même double nationalité. Une de mes cousines, de la même filiation, a déjà eu droit à du « Sale arabe ! », on n’est pas tous égaux face à la mélanine.

Je ne suis pas « totalement » française, parce que mon éducation libanaise m’a ouvert d’autres portes. Pourquoi pas (mais quand même : pourquoi ?). Dubitative, j’étais, et j’ai essayé de comprendre ce qu’il avait voulu entendre par « vrai Français » – quoi qu’il en soit, on en est tous là un jour : qui suis-je, d’où viens-je, et qu’est-ce que l’identité nationale.

Sachant fort bien qu’il m’est impossible d’esquisser une réponse à ces questions sans lire au moins quelques grands théoriciens (mais il est l’heure d’avouer que je n’en ai pas (encore) le courage), j’ai réfléchi à ma propre identité, ma propre perception de mon identité. Dans les questionnaires, invariablement, je suis dans la case « France », c’est propre. Techniquement, je suis (on est tous) un peu plus que ça : à moitié (bien qu’entièrement) libanaise, est-ce que ça me rend moins Française ? Et puis la question de la langue : je parle français mais pas trois mots d’arabe.

Ce dernier point, la langue, est probablement essentiel, par les questions qu’il suscite : que ce soit « Tu ne parles pas arabe ? Mais fais attention, ne t’éloigne pas de ta culture, c’est important. » ou « C’est dommage de perdre ton héritage, tu devrais apprendre l’arabe. » Toujours cette distance : ta culture, ton héritage – certes, mes ancêtres n’étaient pas gaulois mais quand même je reste un produit de la République française, quoi. Je dis ça dans le sens où j’ai été élevée à l’école républicaine, je suis à l’université, je connais quasiment mieux l’histoire de France et d’Europe que celle du Liban et je ne suis allée qu’une seule fois dans « mon pays » (dans certains cas, il est vain d’introduire l’idée de citoyen du monde).

Cette manière, pleine de bonne volonté, de mettre à distance ce qui est considéré comme « ma » culture, plus que la française, l’européenne ou n’importe quelle autre que j’aurais choisi, est un peu dérangeante : qu’est-ce qui justifie qu’un inconnu me félicite d’avoir « si bien appris notre si jolie langue » (notre, par opposition à quoi ?). Qu’est-ce qui justifie qu’on me regarde avec curiosité : « Je n’aurais jamais deviné que tu étais libanaise ! » (sous-entendu : tu le caches bien ?). Surtout, qu’est-ce qui justifie qu’on puisse penser que deux cultures ne puissent cohabiter ? Qu’on me demande : « Comment peux-tu dire que tu es libanaise si tu ne parles pas la langue et si tu n’y vas jamais ? »

À qui dois-je rendre des comptes, au final ? Au Français, le vrai, le bon, à qui j’ai pris du travail ? Aux curieux fascinés de voir l’étranger si proche (si je ne le dis pas, ça ne se devine pas forcément) ? On peut retourner l’interrogation : toi qui te revendiques Breton, parles-tu breton ? Il n’est pas question d’acculturation ni d’assimilation, juste de vivre ensemble. J’ai commencé à regarder plus attentivement les rues, les couleurs dans les visages, les sourires différents, toutes ces pierres qui construisent un tout, harmonieux vu de loin. Mais le vieux rêve n’est pas encore réalité, ne le sera pas tant que les « différences » resteront marquées à ce point.

A propos de Stéphanie

« Un livre c’est vivant! », « L’Europe n’est qu’un grand pays ». Deux citations qui esquissent la définition de cette bordelaise de 21 ans. Initiée cet été à Twitter, elle continue maintenant son chemin sur Internet, prenant garde à y lier ses deux passions, l’Europe et la lecture. Si je devais lui trouver un défaut… C’est sans aucun doute qu’elle habite aussi loin de la capitale. Pour le reste, ça sera à vous de la découvrir.

Partager ce billet

  • http://twitter.com/M1Cafe M1

    Ton post est incroyablement juste. C’est tout de même incroyable cette situation où une personne doit justifier sa « francitude », se défendre par rapport à ses origines et défendre son héritage culturel. Bravo pour ce post, les mots justes.
    Sinon techniquement, tu es « meilleure française » que ce « bon français » Besson, lui il est née au Maroc de mère libanaise ; )
    Vaut mieux en rire qu’en pleurer !

  • Un français comme les autres

    Tiens moi c’est l’inverse, je suis français « pur souche » dans le sens où mes racines sont entièrement françaises sans origines étrangères, et pourtant là d’où je viens on m’insulte de sale français, de sale blanc (ces propos proviennent majoritairement de la population magrehbinne). Bien que je sois touché par ton histoire et je regrette sincèrement que des français entièrement intégrés ayant des racines d’un autre pays souffrent de ce genre de remarques, je les comprends également. On a tendance à faire l’amalgame à cause d’une population conséquente de personnes qui crachent sur la France et ne respecte pas ses lois. Dis toi que tu as des origines, mais moi sans en avoir j’ai souffert pendant 3 ans du racisme anti-blancs qui est en pleine explosion en France. Mais l’amalgame se fait dans les deux sens, aux infos si c’est une personne typée qui se fait agresser on parle de racisme, si c’est un blanc qui se fait agresser c’est juste une agression. Le racisme anti-blanc n’est pas médiatique car pour les médias (et une grande partie de la population) le racisme concerne les blancs envers un autre peuple. Donc oui le racisme est bien présent en France, mais dans les deux sens. :/

  • http://twitter.com/M1Cafe M1

    Ton post est incroyablement juste. C'est tout de même incroyable cette situation où une personne doit justifier sa « francitude », se défendre par rapport à ses origines et défendre son héritage culturel. Bravo pour ce post, les mots justes.

    Sinon techniquement, tu es « meilleure française » que ce « bon français » Besson, lui il est née au Maroc de mère libanaise ; )

    Vaut mieux en rire qu'en pleurer !

  • Un français comme les autres

    Tiens moi c'est l'inverse, je suis français « pur souche » dans le sens où mes racines sont entièrement françaises sans origines étrangères, et pourtant là d'où je viens on m'insulte de sale français, de sale blanc (ces propos proviennent majoritairement de la population magrehbinne). Bien que je sois touché par ton histoire et je regrette sincèrement que des français entièrement intégrés ayant des racines d'un autre pays souffrent de ce genre de remarques, je les comprends également. On a tendance à faire l'amalgame à cause d'une population conséquente de personnes qui crachent sur la France et ne respecte pas ses lois. Dis toi que tu as des origines, mais moi sans en avoir j'ai souffert pendant 3 ans du racisme anti-blancs qui est en pleine explosion en France. Mais l'amalgame se fait dans les deux sens, aux infos si c'est une personne typée qui se fait agresser on parle de racisme, si c'est un blanc qui se fait agresser c'est juste une agression. Le racisme anti-blanc n'est pas médiatique car pour les médias (et une grande partie de la population) le racisme concerne les blancs envers un autre peuple. Donc oui le racisme est bien présent en France, mais dans les deux sens. :/

  • Anonyme

    Un français comme les autres : Ton commentaire me fait penser à tous ceux qu’on peut lire en réaction à la journée internationale pour les droits de la femme, ces personnes qui soulignent la violence envers les hommes dont on ne parle « pas assez » à leur avis. Ils n’ont pas forcément tort, mais les chiffres sont là. Et puis qui lutte contre la violence conjugale lutte contre toutes les formes de violences conjugales (et de violences tout court, en général). De même qui lutte contre « un » racisme lutte contre tous les racisme. Je pointe un racisme tellement entendu dans la société qu’on ne le pointe pas comme du racisme, c’est normal. J’entends ton racisme anti-blanc, mais reconnais qu’il est moins courant que l’autre, le racisme envers « l’étranger » qui envahit la France.
    Il est évident qu’aucune forme de racisme n’est tolérable. Ceci dit ton pseudonyme m’a fait sourire, on dirait une réponse à mes questions… :)
    Mais enfin je ne pense pas que parce que tu es Blanc le racisme dont tu as pu être victime est pire : n’importe quel racisme demeure incompréhensible.

    M1 : merci à toi.

  • StepheLakh

    Un français comme les autres : Ton commentaire me fait penser à tous ceux qu'on peut lire en réaction à la journée internationale pour les droits de la femme, ces personnes qui soulignent la violence envers les hommes dont on ne parle « pas assez » à leur avis. Ils n'ont pas forcément tort, mais les chiffres sont là. Et puis qui lutte contre la violence conjugale lutte contre toutes les formes de violences conjugales (et de violences tout court, en général). De même qui lutte contre « un » racisme lutte contre tous les racisme. Je pointe un racisme tellement entendu dans la société qu'on ne le pointe pas comme du racisme, c'est normal. J'entends ton racisme anti-blanc, mais reconnais qu'il est moins courant que l'autre, le racisme envers « l'étranger » qui envahit la France.
    Il est évident qu'aucune forme de racisme n'est tolérable. Ceci dit ton pseudonyme m'a fait sourire, on dirait une réponse à mes questions… :)
    Mais enfin je ne pense pas que parce que tu es Blanc le racisme dont tu as pu être victime est pire : n'importe quel racisme demeure incompréhensible.

    M1 : merci à toi.

  • Last Equinoxx

    Je n’ai rien à dire mais j’avais envie de commenter.
    Juste une question, le collègue a dit ça au premier degré ? Parce que bon, on s’en amuse de ce genre de phrases avec des collègues et amis « moins français » (voire pas français en fait) mais c’est vrai que j’imagine mal quelqu’un dire ça aussi… ouvertement.
    Accessoirement, préserver ses racines, je veux bien, mais ça fait beaucoup à apprendre après et c’est un coup à se faire taxer de mal-intégré.

    PS : En plus, les libanaises sont sexy.

    • Anonyme

      J’aurais pu croire qu’il plaisantait si la remarque avait été isolée, mais pendant les 3 mois qu’on a bossé ensemble, il y a eu beaucoup de piques du genre. Très inquisiteur sur ma nationalité, tentant de démêler « qui j’étais » à travers mes papiers, ça en devient vite pénible. Et connaissant ses affiliations politiques plutôt à droite, voire un peu trop, non, je ne pense pas qu’il plaisantait. (Sinon j’use assez souvent de ce genre d’humour noir, j’en suis friande, mais il faut mêler le vrai du faux et parfois certains en profitent pour exprimer des cris du cœur…)
      Merci pour ton commentaire.

  • Last Equinoxx

    Je n'ai rien à dire mais j'avais envie de commenter.

    Juste une question, le collègue a dit ça au premier degré ? Parce que bon, on s'en amuse de ce genre de phrases avec des collègues et amis « moins français » (voire pas français en fait) mais c'est vrai que j'imagine mal quelqu'un dire ça aussi… ouvertement.

    Accessoirement, préserver ses racines, je veux bien, mais ça fait beaucoup à apprendre après et c'est un coup à se faire taxer de mal-intégré.

    PS : En plus, les libanaises sont sexy.

  • StepheLakh

    J'aurais pu croire qu'il plaisantait si la remarque avait été isolée, mais pendant les 3 mois qu'on a bossé ensemble, il y a eu beaucoup de piques du genre. Très inquisiteur sur ma nationalité, tentant de démêler « qui j'étais » à travers mes papiers, ça en devient vite pénible. Et connaissant ses affiliations politiques plutôt à droite, voire un peu trop, non, je ne pense pas qu'il plaisantait. (Sinon j'use assez souvent de ce genre d'humour noir, j'en suis friande, mais il faut mêler le vrai du faux et parfois certains en profitent pour exprimer des cris du cœur…)
    Merci pour ton commentaire.

  • Europasionaria

    Stéphanie,
    Je découvre ton blog avec plaisir. Très jolie photo d’illustration.
    Je suis moi aussi française d’origine étrangère. Ça ne se voit que peu sur mon faciès puisque ma moitié étrangère est espagnole. Mais mon patronyme est espagnol. Un jour, jeune, j’ai réalisé que je n’étais pas comme les autres. Tu penses, à l’époque, les espagnols, c’était les concierges. J’avais un peu honte de mes origines. J’aurais préféré être ‘vraiment’ française. Maintenant, c’est devenu une force. Il y a cette phrase magnifique du livre d’Isabelle Alonso ‘L’exil est mon pays’ où elle raconte son enfance de fille de rouges espagnols en France et le racisme dont elle a été victime:
    « Etre étranger, finalement, ce n’était pas avoir quelque chose en moins, mais quelque chose en plus. Il n’y avait pas de quoi nous regarder de haut. Les Français n’étaient jamais que des gens qui ne parlaient qu’une langue.”
    Bon ok ça parle de la langue et comme tu le dis tu ne parles pas arabe, moi mon espagnol est assez faiblard aussi, mais même si on ne parle pas ces langues, nous sommes riches d’une autre culture. Ce n’est pas avoir quelque chose en moins mais quelque chose en plus ;-)

    • Anonyme

      Je vois très bien ce que tu veux dire, dans l’envie d’être « vraiment » français, je l’ai eu aussi… C’est d’ailleurs en partie pour ça que je parle très peu l’arabe : j’ai voulu me fondre dans la masse en oubliant précisément la force que représente la double culture. Je te remercie de ton commentaire, très jolie citation d’Isabelle Alonso (d’ailleurs, le titre en lui-même est beau).

      • Europasionaria

        C’est aussi un livre magnifique dont je recommande vivement la lecture.

        • Anonyme

          Merci, j’en prends note.

  • Europasionaria

    Stéphanie,
    Je découvre ton blog avec plaisir. Très jolie photo d'illustration.
    Je suis moi aussi française d'origine étrangère. Ça ne se voit que peu sur mon faciès puisque ma moitié étrangère est espagnole. Mais mon patronyme est espagnol. Un jour, jeune, j'ai réalisé que je n'étais pas comme les autres. Tu penses, à l'époque, les espagnols, c'était les concierges. J'avais un peu honte de mes origines. J’aurais préféré être ‘vraiment’ française. Maintenant, c'est devenu une force. Il y a cette phrase magnifique du livre d'Isabelle Alonso 'L’exil est mon pays' où elle raconte son enfance de fille de rouges espagnols en France et le racisme dont elle a été victime:
    « Etre étranger, finalement, ce n’était pas avoir quelque chose en moins, mais quelque chose en plus. Il n’y avait pas de quoi nous regarder de haut. Les Français n’étaient jamais que des gens qui ne parlaient qu’une langue.”
    Bon ok ça parle de la langue et comme tu le dis tu ne parles pas arabe, moi mon espagnol est assez faiblard aussi, mais même si on ne parle pas ces langues, nous sommes riches d'une autre culture. Ce n'est pas avoir quelque chose en moins mais quelque chose en plus ;-)

  • StepheLakh

    Je vois très bien ce que tu veux dire, dans l'envie d'être « vraiment » français, je l'ai eu aussi… C'est d'ailleurs en partie pour ça que je parle très peu l'arabe : j'ai voulu me fondre dans la masse en oubliant précisément la force que représente la double culture. Je te remercie de ton commentaire, très jolie citation d'Isabelle Alonso (d'ailleurs, le titre en lui-même est beau).

  • Europasionaria

    C'est aussi un livre magnifique dont je recommande vivement la lecture.

  • StepheLakh

    Merci, j'en prends note.

Haut de page