Vénus noire : la culpabilité du présent

Faut-il culpabiliser après avoir vu Vénus noire ? Plusieurs fois que l’on me pose la question, je ne sais que répondre : j’ai assisté au film avec la même neutralité que j’ai lu les thèses évolutionnistes des anthropologues du début du XXe siècle, Lévy-Bruhl et Frazer en particulier. Peut-on juger rétrospectivement les pensées de l’époque, culpabiliser à rebours de ce que ces manières de voir le monde et l’autre ont rendu la colonisation acceptable, voire normale, voire indispensable ?
Vénus noire, d’Abdellatif Kechiche : l’histoire « véritable » de la Vénus hottentote. Synopsis officiel : « Paris, 1817, enceinte de l’Académie Royale de Médecine. « Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes ». Face au moulage du corps de Saartjie Baartman, l’anatomiste Georges Cuvier est catégorique. Un parterre de distingués collègues applaudit la démonstration. Sept ans plus tôt, Saartjie, quittait l’Afrique du Sud avec son maître, Caezar, et livrait son corps en pâture au public londonien des foires aux monstres. Femme libre et entravée, elle était l’icône des bas-fonds, la « Vénus hottentote » promise au mirage d’une ascension dorée… »
Souvent, j’essaie de me mettre à la place de la personne que je juge : dans ses chaussures, comment aurais-je réagi ? – On a bien envie de se dire qu’à l’époque on n’aurait pas applaudi la Vénus noire ; d’ailleurs, on ne serait même pas allée la voir en spectacle… mais enfin, aujourd’hui, devant l’exceptionnel, on branche des caméras. Le principe de fond a changé : on ne cherche plus à établir une hiérarchie entre les hommes, mais on s’arrête quand même des heures, on rit, on se satisfait lorsque l’autre, grotesque, si différent de nous. On se renvoie à notre propre normalité, d’une certaine manière.
Alors, culpabilité quand on regarde un film d’une telle violence ? Évidemment, je n’ai pas de réponse universelle : film douloureux mais beau, tellement humain. Des bassesses humaines jusqu’aux sentiments les plus nobles, à l’image de ces aristocrates anglais qui tentent de « protéger » Saartjie Baartman. Et puis, étrange question que celle de la culpabilité : qui se sent coupable, dans l’histoire ? Le Blanc de ses ancêtres ? L’humain d’avoir laissé faire ?
Jusqu’au XXe siècle, on nomme les peuples inconnus « primitifs » ou « barbares » et il n’est pas là question d’insulte mais il faut bien un mot pour désigner l’autre. Certains penseurs se sont érigés contre ces appellations douteuses, mais il ne faut pas oublier qu’un mot n’existe que lorsqu’il prend sens auprès d’un public : si on décide subitement d’appeler une table « crac », personne n’identifiera l’objet de notre discours. Ces sobriquets délicieux ont donc la vie dure : aujourd’hui encore, on expose sous couvert d’art premier tout ce qui touche au lointain. On nomme les autres pour se reconnaître soi et se différencier : la reconnaissance par la différence ? …
Ainsi, je ne pense pas qu’il est du devoir de qui « a du cœur » de culpabiliser devant un tel film. D’abord, apprécier la mise en scène et le jeu des acteurs. Mais surtout se poser des questions, s’interroger, puis retrouver l’histoire en rentrant chez soi. Réfléchir, simplement.
A propos de Stéphanie
« Un livre c’est vivant! », « L’Europe n’est qu’un grand pays ». Deux citations qui esquissent la définition de cette bordelaise de 21 ans. Initiée cet été à Twitter, elle continue maintenant son chemin sur Internet, prenant garde à y lier ses deux passions, l’Europe et la lecture. Si je devais lui trouver un défaut… C’est sans aucun doute qu’elle habite aussi loin de la capitale. Pour le reste, ça sera à vous de la découvrir.
Pingback: Les tweets qui mentionnent Vénus noire : la culpabilité du présent -- Topsy.com