Dis Maman?

Dis Maman, est-ce que tu m’aimes ?
Dis Maman, tu crois qu’on pourra vivre toutes les deux ?
Tu sais j’aime l’hiver moi, parce qu’il neige.
Et la neige ça protège, ça enveloppe, c’est comme le brouillard, on a pas besoin des autres pour se sentir entouré. Une présence qui pourrait masquer l’absence.
Tu sais Maman, j’aime pas quand t’es allongée sur le canapé avec la télécommande dans une main et l’autre dans la boîte de mouchoirs à regarder des films qui font pleurer. Dis Maman, tu sais j’ai eu 18 ans hier. Tu l’as oublié parce que t’es trop triste. Disons que je t’en veux pas. Disons-le seulement. Parce qu’au fond de moi j’ai un amas de sanglots qui veulent pas sortir. On est tout l’une pour l’autre et l’une a besoin de l’autre comme l’autre a besoin de l’une.
Regarde Maman, c’est beau la neige, ça protège. Les larmes sont au creux de ma gorge, j’ai une boule qui monte et qui descend, qui joue au yoyo, j’ai la tête qui s’apprête à exploser alors je préfère compter les flocons qui tombent en bas de chez nous. Ça occupe et puis je pense pas trop comme ça.
Maman, tu sais, il faut que je t’avoue quelque chose. J’ai arrêté de manger il y a longtemps, on dirait que ça fait une éternité. Et pourtant c’est pas si loin tout ça. Parce que comme toi j’étais triste que Papa s’en aille avec Soline et qu’ils ne puissent jamais revenir tous les deux. Sol’ aussi c’était son anniversaire hier. 15 ans tu te rends compte ? Trois ans d’écart, tout pile. On aurait soufflé nos bougies en riant et puis on se serait engueulé parce que c’est notre principe ça, de s’engueuler pour un rien. Tu as peut-être aussi oublié qu’on est tes filles Maman. Qu’on était comme les deux mains d’un même corps. T’es trop triste alors tu te rappelles pas de tout.
Et puis avec Papa, on adorait regarder la pluie. Tu te souviens de nos soirées à rester devant cette fenêtre ? On refaisait le monde quand j’étais gosse, on suivait les gouttes de pluies sur le double-vitrage, on en choisissait une chacun et puis la première goutte arrivée au bas de la fenêtre avait gagné. Une course de chevaux presque, mais avec de l’eau.
Aujourd’hui j’ai froid à l’intérieur de moi. Alors je joue avec la neige, je la défie du regard. La pluie s’est transformée. C’est étrange de se sentir aussi seule alors qu’on est deux dans la même pièce. Baisse le son de la télé Maman, j’en peux plus d’entendre tes larmes, c’est insupportable. Papa m’aurait dit « Mais fiche-lui la paix à ta mère ! » d’un ton mi-amusé, mi-sérieux. J’aurais ris peut-être ou je me serais énervée, claquant la porte de ma chambre. Sol’ aurait sorti la tête de la sienne, en fronçant les sourcils comme souvent quand elle avait raté une dispute comme une discussion. Ou alors Papa t’aurait pris dans ses bras comme il le faisait souvent. Ça faisait de Sol’ et moi des complices, spectatrices de votre tendresse. C’était doux, comme la neige qui tombe en silence. Papa pour le définir ? Un clown sévère. Il aurait pas oublié notre anniversaire je crois. Il a froid lui aussi tu penses ?
Alors quand ils sont jamais revenus de la piscine, et que le téléphone a sonné, j’ai décroché. Trois jours après, j’ai compris que ce serait la dernière fois que je pleurerai. Je suis encore en vie moi, Maman, j’essaie. Ça fait presque six mois Maman que je disparais. Ne m’oublie pas sous ta couverture polaire et tes films. Je t’aime.
Merci à Marlène et au blog à Mille Mains
A propos de Claire
Artiste, photographe, auteure, journaliste, mordue de travail et adepte des triples vies en une seule …Gravitant à l'ENS/EHESS et chez OWNI en même temps, cette journaliste trouve le temps de participer à l’émission la plus folle de la capitale : « Paris tout nu ». Et parfois dormir un peu. Fun Fact : fait la fête au champagne.
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