Lucas
Quand on me demande, je dis que je suis mariée, que je n’ai pas d’enfant mais que Léon mon chien nous accompagne tous les deux. « Mariée mais pas d’enfant? À ton âge ? » on me répond. Oui c’est ça, pas d’enfant. À mon âge. Je n’en ai jamais voulu, jamais je dis. Trop de responsabilités, je ne suis pas capable de m’occuper d’un autre, quelqu’un qui dépendrait de moi. Je n’aime pas vraiment qu’on s’attache à moi.
Un enfant, c’est toute une vie vous savez. Je peux pas faire ça. Dès le départ on s’est mis d’accord avec Sam : pas d’enfant. Un chien si tu veux, mais pas d’enfant. De mon côté on est cinq frères et sœurs, deux garçons et trois filles. Je suis l’ainée. On ne peut pas dire que je me suis occupée de mes frères et sœurs et que j’aurais eu l’impression de jouer à la maman trop tôt. Ce serait juste un ramassis de clichés. Je ne me suis absolument pas substituée à ma mère auprès d’eux. Non. J’aime les enfants des autres. Certains sont adorables. Ceux de ma plus jeune sœur par exemple. Mais deux jours à la maison c’est suffisant. Et puis l’appartement est trop petit, les petits jouent sans cesse avec les plantes, Léon ne peut pas passer une heure à dormir sans être réveillé par les rires, les ballons qui atterrissent juste sous son nez. Il faut de la place quand on a un enfant, pour qu’il puisse jouer, crier, sauter. Vivre. On n’a pas la vie pour ça.
Quand je leur réponds qu’on ne veut pas d’enfant avec Sam, ils me regardent bizarrement, comme si jamais je ne pourrai bénéficier du statut de femme accomplie, de femme épanouie. Sam n’aime pas ces situations. Il y a toujours un moment dans la soirée où la question arrive sur le coin de la table. Chez des collègues ou de vagues connaissances. Comme ça, souvent impromptu. Et il faut se justifier après, dire pourquoi, avoir l’air sûre de soi. À mes côtés, Sam est impassible, il ne dit rien, ne montre rien. On ne lui pose pas la question à lui. C’est logique, il n’a pas cette horloge du corps qui lui rappellerait qu’il est grand temps de se reproduire, d’offrir un être humain à l’infinie possibilité d’exister sur terre. Moi on me demande toujours.
Normal, sûrement, de réagir comme ça. Mais ces affirmations, cette récurrence de questions et ces regards me pèsent. C’est comme si on me reprochait mon manque de maternité, comme si on m’excluait du débat. Quand j’interviens dans une conversation sur les enfants, les bébés, la façon de soulager une colique, on me dit « Tu peux pas comprendre, t’es pas mère ». Mais si je comprends, les couches je connais, j’ai été nourrice un peu. Et puis les enfants de ma soeur, je m’en suis souvent occupé. Dès sa sortie de la maternité. Elle a fait ce qu’ils appellent une « dépression post-partum » et son compagnon ne pouvait pas garder Lise quand il a repris le travail. J’ai pris le relais. J’ai eu peur. Qu’il lui arrive quelque chose. Je restais toujours près d’elle, parfois jusqu’à me pencher sur son visage pour voir si elle respirait encore dans son sommeil. Et finalement ça se passait toujours bien. Je suis un peu paranoïaque je crois. Lise a deux ans maintenant et je m’en occupe beaucoup moins. On considère, Sam et moi, qu’elle a besoin de sa mère, pas de sa tante, alors je me suis éloignée. J’ai été heureuse de jouer avec elle, de la faire manger. Un peu moins de la punir quand il le fallait. Mais un enfant, non très peu pour moi.
Maintenant je bosse dans la communication. Pour une entreprise informatique. La pointe de la technologie. Et je n’ai vraiment pas le temps d’avoir un enfant. Quand je réponds ça, on me siffle que ce n’est pas un argument valable. Que le temps, on le prend quand on a un enfant à nourrir, à aimer, à bercer, à disputer. Qu’il passe avant tout. Que le reste n’est plus la raison de se lever le matin.
Il passe peut-être avant tout mais je ne veux pas perdre ma liberté, je leur dis. Je ne veux pas devoir arrêter ce que je suis en train de faire parce qu’il faut aller chercher la chair de sa chair à la garderie ou qu’il ou elle pleure. On me répond que je suis égoïste, que je ne pense qu’à moi. Et silencieux, Sam, me prend la main. Doucement. Il sait que je n’aime pas ça, qu’on me pose des questions comme ça, qu’on essaie de me persuader qu’un enfant c’est merveilleux. C’est peut-être magique mais je ne peux pas être mère, je n’en ai pas envie. Je ne me sens pas le courage d’être à ses côtés, de l’élever, même avec Sam. Alors oui, on me dit aussi que le bonheur apporté par un sourire de son enfant, ça donne des ailes.
On s’est mis d’accord avec Sam. À chaque fois qu’on me poserait la question, je dirai qu’on ne veut pas d’enfant, que c’est un choix. Il a dit oui. Tout de suite. J’avais le droit de leur mentir pour ça. Et souvent, la main dans la poche, je serre la photo de Lucas entre mes doigts. Il avait deux ans quand il s’est noyé. Cinq ans déjà. Je lui demande pardon à chaque fois que je dis qu’il n’a jamais existé. S’ils savaient tous comme j’aurais tant aimé pouvoir avoir le temps de l’élever. Alors je sais toutes ces choses. Un enfant c’est merveilleux. Mais je ne veux pas prendre le risque de laisser mourir une autre vie que la sienne.
(Nouvelle écrite dans le cadre d’un concours sur la thématique du mensonge)
Illustration Flickr CC Jordan Prestrot
A propos de Claire
Artiste, photographe, auteure, journaliste, mordue de travail et adepte des triples vies en une seule …Gravitant à l'ENS/EHESS et chez OWNI en même temps, cette journaliste trouve le temps de participer à l’émission la plus folle de la capitale : « Paris tout nu ». Et parfois dormir un peu. Fun Fact : fait la fête au champagne.
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