“Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce”
Lola Lafon, à la fois chanteuse et auteure, vient d’offrir son troisième roman à ceux qui lisent encore. Après “Une fièvre impossible à négocier” et “De ça je me console”, “Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce” conjugue trois vies de femmes hors-les-normes.
Mise en garde : ce qui suit est pour le moins abstrait. Mes excuses.
L’ouvrage est un long roman. Sorti le mercredi 23 mars – trois semaines après la mise dans les bacs de son deuxième album, disponible chez Harmonia Mundi, joli doublé – il met en scène ces trois femmes, dont les jours s’entrelacent.
L’histoire commence avec une tempête qui ne s’arrête qu’à la dernière page. Au départ, il y a le coeur d’Emile qui vient de mourir pour la première fois. Son amie lui rend visite et lui raconte leur quotidien, leur rencontre, les réunions du mardi soir. Dès les premiers moments, la valse commence, à trois temps : celui d’une rencontre d’Emile et de la narratrice, celui de la narratrice avec la Petite Fille au Bout du Chemin et celui de leurs vies au milieu d’un désastre sécuritaire.
« Vomir ce qui me traverse comme proposition d’existence. Rubrique amour. Rubrique travail. Rubrique loisirs. »
Et Emile reprend vie et doit se souvenir. C’est à ce moment que la Petite Fille qu’elles croisaient toutes les deux à la cinémathèque surgit dans la trame de l’histoire. Elle s’immisce doucement. Cette petite maigre aux manches trop courtes est perdue, elle erre, elle virevolte. “On” la dit malade, folle. Mais elle est tout sauf éteinte. Survoltée elle entraine la narratrice dans une danse qui rompt avec le carcan de la société. Parce qu’elles ne sont pas adaptées. Plutôt que la société ne leur permet pas d’être encore en vie.
Alors puisqu’elles veulent avoir une vie, elles la volent, en référence à Lou Andreas-Salomé. La Petite Fille – une femme dont on ne connait pas le nom – amène la narratrice à intimider celui qui a ravagé une de ses nuits de septembre, un viol qui la déclare coupable à vie, de ne pas avoir su dire non assez fort.
Elles agissent, elles sortent de la torpeur ambiante. En occupant une villa – lieu de vacances de la femmes de l’élu – ou en collant des affiches pour d’autres Petites Filles au Bout du Chemin. Elles font des aller-retour sur l’Île où la narratrice a garé un camion qui ne roule plus. Elles parcourent ensemble un chemin qui parait sans limite, sans trottoir et sans notion de temps. Elles vivent à deux plusieurs vies. Trois, cinq en une, parce qu’elles ne savent pas en vivre une seule à la fois. Et Emile finit par sortir de l’hôpital. Elle réapprend à vivre, à réfléchir. Le trio se forme, pour le meilleur. Et pour le pire.
« On se réjouirait d’être les enfants des mots, des idées qui tiennent chaud, celles qu’on invente. »
Tout au long, le roman alterne deux voix, celle de la danseuse qui ne danse plus mais qui se souvient toujours comment vivre par le mouvement, et celle de la Petite Fille au Bout du Chemin, à bout, à travers des feuilles volantes qu’elle laisse à la narratrice, sur sa vision du monde et des choses.
Difficile de sortir indemne d’un roman pareil. Qui navigue en permanence entre la fiction et la réalité : ce climat sécuritaire romanesque est-il celui qui nous attend pour les prochaines années ? Peut-être. On pourra dans dix ans se rassurer d’avoir eu quelqu’un de visionnaire, “pour l’époque”.
Les pages sont remplies de mots qui font sens, qui font échos à ceux qui ne sauraient plus vivre ou ceux qui se lèvent avec le doute de ne pas avoir assez vécu ou résisté. Ode à la vie autant qu’ode à la danse, à l’insurrection et l’in-descendance, le roman dessine à travers les traits de ces trois femmes “en résistance” un pays qu’il faudrait assiéger, sous le joug d’un couvre-feu et de règles qui s’approchent de ce système si français.
Ce livre est une respiration. Alors : “aux prochaines minutes, puisqu’on les a”.
Extraits :
“ Je ne sais pas si 33° est la température de la mort, ton corps s’y repose et je m’affaire, que la vie soit ininterrompue autour de toi, une longue phrase de gestes enchainés, remonter ta couverture, tenir ta main, regarder tes avants-bras glabres. Tes petites mains de princesse Disney sans os ni veines. Certains passent la tête, n’osent pas rentrer, je leur laisse ma place quelques instants, ils t’embrassent le front en chuchotant.”
“Mais voilà que je ne veux pas être réparée. Sauvegardée. Rafistolée pour continuer à avancer. Je ne voudrais pas qu’on colmate ce que je m’acharne à défaire, à découdre. Vois-tu, je travaille à être insauvable, irrécupérable. Aussi fugace, irrattrapable et fragile qu’un moment dans le temps. Pour ne pas offrir de prise, il me faudra rentrer en silence comme on va en résistance. Et à toute interrogation, leur répondre : je ne sais pas, je me demande, je cherche. Je dépose des questions. Je fabrique des doutes.”
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Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, de Lola Lafon, éd. Flammarion, 438 p., 20 € paru le 23 mars.
Une vie de voleuse, de Lola Lafon, 1 CD Le Chant du monde/Harmonia Mundi.
En concert du 6 au 27 avril au Sentier des Halles, Paris 2e. Tél. : 01-42-61-89-90.
A propos de Claire
Artiste, photographe, auteure, journaliste, mordue de travail et adepte des triples vies en une seule … Cette ancienne journaliste d'OWNI trouve le temps d'alimenter son blog (http://autempsde.fr) et écrire des romans. Et parfois dormir un peu. Fun Fact : fait la fête au champagne.