Question de « priorités »

Suffragettes

Ces temps-ci, le climat est propice au second degré qu’il ne faut surtout pas mal interpréter, sur un sujet qui est tellement léger, au fond : les femmes. Déclinaisons multiples : on se rit de Tristane Banon et de Nafissatou Diallo (viol et agressions sexuelles), on se rit des demoiselles (nouvelle campagne d’Osez le féminisme), on se rit des femmes qui votent/ne votent pas (Arabie Saoudite), on se rit des gender studies. C’est tellement drôle, tout ça, on se marre tous les soirs en y pensant. Ces moments où la société me renvoie, très violemment, à ma « condition de femme », je n’ai qu’un seul réflexe : sortir les griffes.

On peut penser ce qu’on veut de l’affaire DSK, de Caroline de Haas ou du droit de vote des femmes en général. De toute façon, on en pensera ce qu’on veut. Il reste tout ce climat pourri qui règne en ce moment, ces blagues merdiques que tout le monde s’autorise, ces remarques un peu plus piquantes. J’ai découvert cette semaine qu’il fallait nécessairement une hiérarchie, soit dans les crimes soit dans les combats. Hommes, femmes : choisissez votre arme.

Fascinée par cette monomanie qui semble nécessaire, je me demande, en toute sincérité, ce que font ces bonnes personnes qui trouvent à redire sur chaque action féministe. Est-ce parce que la femme prend la parole sur la place publique que la contrariété naît ? Je ne pense pas ; on laisse bien Marine Le Pen s’exprimer sans la reprendre sur sa place de femme. Alors, c’est autre chose…

Ne serait-ce pas que, s’attaquant à plusieurs fronts d’un même coup, on risquerait de vraiment changer les choses ? Ne risque-t-on pas de changer les structures de notre société ? Là est le danger. Le monde bascule, l’Australie reconnaît sur son passeport le troisième genre avec l’identité « X ». Et la France demeure dans ses conforts : mademoiselle, c’est bien, c’est un si joli terme, pourquoi l’abolir, qui sont ces connasses qui veulent tout renverser ?

Dans le « tout renverser », entendons-nous : supprimer la case « Mademoiselle » dans les papiers administratifs, cela revient SIMPLEMENT à faire respecter la loi. Après, on en pense ce qu’on veut de la loi, mais c’est une autre histoire.

L’histoire du moment, en fait, c’est que tout le monde s’en fout de l’égalité hommes-femmes. Tout le monde s’en fout que des milliers de victimes de viols et agressions sexuelles portent plainte (quand elles osent le faire) et que ça tombe dans l’oubli. Tout le monde s’en fout qu’on tente, encore en 2011, encore en France, de pister le statut marital d’une femme mais pas d’un homme. Tout le monde s’en fout qu’il y ait trois femmes de moins au Sénat, puisque la gauche a gagné. Tout le monde s’en fout, non parce que ce n’est pas bankable mais parce que c’est devenu une blague. Il est devenu drôle de dire que pour faire taire une femme qui porte plainte pour viol, il faut la violer. Il est devenu drôle de dire « C’est pire en Arabie Saoudite, au moins ici tu peux conduire et aller voter ». Combat qui a perdu tout son sens, dont tout le monde se moque, au sens premier du terme.

Ce qui me rend particulièrement triste, à vrai dire, c’est la connerie de tous ceux qui pensent que le féminisme n’arrange que les femmes. Le féminisme, c’est une vision de la société, une vision globale de l’homme, de la femme et des autres. Le féminisme, cet idéalisme qui fait dire qu’hommes et femmes sont égaux, ça revient parfois, très simplement, à dire que l’homme n’est pas un monstre prêt à nous attaquer partout, que la femme n’est pas une victime perpétuelle. L’homme n’est pas voué à être violent ; l’homme doit être éduqué à ne pas violer. La femme n’est pas faible ; la femme doit être éduquée à se défendre en cas d’agression.

À titre personnel, à chaque fois qu’on m’appelle « mademoiselle » j’ai l’impression d’être inachevée, qu’il me faut vite me marier ou vieillir pour être enfin complète. Quand j’exige le « madame », je deviens pénible pour mon interlocuteur. J’aimerais simplement pouvoir avoir le choix. J’ai cru comprendre, en filigrane, qu’il n’était pas crédible pour une dite « vraie » féministe de s’intéresser à des sujets autres qu’avortement, excision et violences conjugales. Qu’est-ce qu’il doit être beau, ce monde binaire, dans lequel il semblerait qu’on évolue ! Apparemment, discuter linguistique est incompatible avec le fait de militer contre la fermeture de centres IVG, contre l’excision et contre les violences conjugales.

Apparemment il faut être monomaniaque ou se taire.

Monomaniaque : un seul combat à la fois. Dès qu’on s’attache aux structures de la société, quelqu’un de bien intentionné vient nous rappeler, à nous les « féministes » (tout d’un coup on n’est plus un corps citoyen, on est détaché-e-s de l’ensemble), qu’il y a « plus important » : les retraites, l’égalité salariale. Et les femmes qui se font cloîtrer partout dans le monde, tu y penses un peu !? Ce billet pour en venir à cela : chers amis, laissez-nous le droit de nous intéresser à plusieurs causes, en même temps. Laissez-nous le droit de parler.

Ces dernières semaines me donneraient presque envie de jeter l’éponge, de ne plus écrire sur des sujets féministes, de m’en tenir à tout le reste (c’est quoi, tout le reste ?). Je n’ai jamais souhaité l’entre-soi, sinon j’aurais simplement envoyé un mail à mes ami-e-s déjà convaincu-e-s par la cause, et point barre. Au contraire, j’ai toujours voulu trouver dans le dialogue une manière de comprendre celui qui ne partage pas mes opinions, et de me faire comprendre, et, ainsi, d’avancer ensemble. Je ne comprends pas tout ce climat, toute cette haine qu’on s’autorise à exprimer, tout à coup, hop, lâchez-vous, que le plus hargneux l’emporte.

Ces temps-ci, j’ai perdu mon humour, quelque part entre une des affaires DSK, « Mademoiselle » et la jubilation mesquine de tous les commentateurs. J’ai perdu mon humour de lire des pages de stupidités qui se voulaient intelligentes, mais qui n’étaient que vide et mise en abîme de ce vide. Qu’est-ce que j’aimerais offrir certains livres à certaines personnes. Comptez donc à venir sur une bibliographie conseillée d’ouvrages féministes et à portée de main. Je ne me tairai pas.

Photos (CC) : Suffrage Hay wagon (LOC) , Bain News Service, publisher.

A propos de Stéphanie

Étudiante en sciences humaines (anthropologie, sciences de l'éducation et vie), cette Bordelaise nourrit plusieurs passions : le monde de l'édition (notamment numérique), les féminismes, les livres… Fun fact : amoureuse secrètement de Pierre Bourdieu et de Franz Boas.

Partager ce billet

Haut de page