IVG : les dangers du journalisme-témoignage et de la victimisation permanente

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Il y a des sujets qui nous tiennent plus ou moins en alerte. Pour ma part, j’effectue depuis des années une veille constante sur ce qui touche aux femmes et aux féminismes. J’ai lu récemment, avertie sur Twitter, un article paru sur Rue89 à propos de l’IVG médicamenteuse, titré « IVG médicamenteuse : moins on en parle, plus ça fait mal », dont mon intuition me soufflait, à la lecture du titre, que le reste du papier allait m’agacer. Ça n’a pas loupé. Dans la forme et dans le fond, de bout en bout, encore un papier misérabiliste et victimisant (alors même qu’en fin d’article on trouve un lien vers un autre article du même journal au sujet du blog « IVG : je vais bien merci »…), encore du journalisme-témoignage qui ne fait qu’effleurer un sujet grave.

De la difficulté d’aborder un sujet aux données si floues

Le danger de ce « journalisme-témoignage » se trouve dans la généralisation évidente du vécu propre à une ou deux personne/s. En l’occurrence, le cas d’« Ania », décrite ainsi : « frange coupée court, regard bleu un peu triste ». Âgée de 19 ans, la jeune femme a vécu il y a deux mois et « dans une grande solitude » un avortement médicamenteux. En ce qui concerne l’IVG, la tentation du témoignage est adoubée par le manque de données à ce sujet : très peu d’études sur l’IVG sont trouvables, très peu de chiffres. Il existe une sorte de flou artistique habillant ce sujet, qui n’a pas l’air d’inquiéter outre mesure qui que ce soit. Ce manque de données chiffrées ne peut être compensé que par une étude longue et approfondie auprès de femmes ayant vécu une IVG, auprès des centres de Planning familial les accompagnant en amont, auprès des autres associations créées pour ouvrir un espace de libre parole en aval. Et partout en France, pour commencer. Ceci est, il me semble, impossible à réaliser dans les délais courts souvent imposés par la presse. Il serait fantastique qu’une telle étude soit faite par des sociologues ou des anthropologues, mettant ainsi à disposition des journalistes un matériau comblant un vide… qui les contraint à se diriger vers le témoignage. Ceci dit, qui dit témoignage, ne veut pas dire citer Doctissimo.

Le malaise à la lecture du titre et de la photo d’accompagnement (sobrement légendée « Une femme seule »), s’est trouvé confirmé par l’idée centrale de l’article : l’IVG médicamenteuse serait « pire » que par aspiration. Ainsi qu’une légère remise en cause des récents amendements à la loi autorisant l’avortement, en 2004, supprimant l’obligation de rendez-vous avec un/e psychologue ou un/e assistant/e social/e avant l’IVG. Rappelant alors le côté « volontaire » de l’acte, et surtout soulignant la responsabilité des femmes y ayant recours. Quand je dis « responsabilité », je ne cherche pas à aller dans le chemin de la culpabilité, mais il suffit de lire quelques témoignages sur le blog cité plus haut « IVG : je vais bien merci » pour saisir qu’une IVG est vécue toujours différemment selon les centres IVG, les soignants rencontrés, les époques et surtout selon les femmes. Il existe deux techniques d’avortement : par voie médicamenteuse ou par aspiration. La première est possible en France jusqu’à 5 semaines de grossesse, soit 7 semaines d’aménorrhée. Depuis 2004, un médecin généraliste de ville peut procéder à cette IVG et prescrire la pilule dite “abortive” à son cabinet. Entre 5 et 12 semaines de grossesse, il est question d’une intervention pratiquée en hôpital ou centre IVG, l’aspiration. La femme, bien que devant motiver sa « situation de détresse », est considérée responsable et fait le choix, avant la fin de la 5e semaine de grossesse, de la technique pour son IVG.

Cachez cette IVG que je ne saurais voir…

L’IVG « à la maison » par voie médicamenteuse pose plusieurs problèmes, en termes de santé publique notamment : s’agit-il de cacher l’IVG, de la gommer de l’espace public ? Cette dissimulation a deux facettes : une pragmatique, avec la baisse des financements pour les centres IVG ; il coûte moins cher de prescrire une pilule que d’accueillir une personne pendant une journée. L’autre facette est peut-être plus insidieuse, il s’agit d’ailleurs d’un argument souvent cité par les « pro-vie » : s’il faut la cacher, est-ce parce qu’elle est honteuse ? En ce sens, en ajoutant que les femmes recourant à une IVG médicamenteuse seraient mal informées et livrées à elles-mêmes, ce qui est en partie vrai (mais en partie seulement, j’y reviendrai plus tard), oui, l’IVG médicamenteuse est effectivement plus douloureuse qu’une IVG par aspiration. Ne serait-ce que par le manque de responsabilité pris par les pouvoirs publics.

Mais je ne sais pas si on peut dire que toutes les femmes recourant à l’IVG médicamenteuse sont mal informées. Tout d’abord parce qu’il y a mille démarches avant d’arriver à demander à son médecin une IVG, chaque démarche étant jalonnée de rencontres différentes. L’information qui semble manquer, c’est qu’avorter n’est pas un acte anodin. Et cela manque peut-être parce que c’est trop évident pour être souligné en permanence. Parmi les différentes rencontres, une femme peut être confrontée à des médecins œuvrant dans le cadre de l’IVG mais profondément hostiles à cette pratique. Dans certains centres IVG, on trouve des médecins universellement réputés pour être des « bourreaux », même pour des IVG par aspiration. À côté de ça, pour une IVG médicamenteuse à Paris (cela est encore timide dans le reste de la France), une femme peut rencontrer un médecin du Réseau Ville-Hôpital sur l’Orthogénie, créé depuis 2004 et « qui permet aux femmes d’avoir recours à une IVG médicamenteuse avec leur médecin de ville, c’est-à-dire à un avortement fait en dehors d’un établissement de santé ».

 Selon les endroits où l’IVG a lieu, les pratiques sont différentes : certains centres IVG font du zèle par rapport à la loi et systématisent sans demander à la femme un rendez-vous avec un/e psychologue. À d’autres endroits, une échographie est automatique (alors qu’elle ne l’est, dans la loi, qu’en cas de danger imminent pour la femme). À l’opposée, certains médecins invitent les femmes à prendre plusieurs rendez-vous pour créer un lieu de parole, reconnaissant qu’un avortement, même bien réfléchi et bien vécu, constitue tout de même un « deuil », en ce sens qu’il s’agit d’un choix et que tout choix est en partie renoncement. Il apparaît alors nécessaire à ces soignants des villes d’apporter du réconfort à la personne qu’ils ont en face. Ce réconfort, il ne faut pas toujours y compter quand on va dans certains centres IVG où, clairement, c’est l’usine. Le personnel blasé ne cherche même plus à communiquer en profondeur avec les patientes [1].

Quel accompagnement post-IVG ?

En conclusion, parce qu’il faut bien que je m’arrête à un moment, j’ai envie de m’attarder un peu sur la dernière partie de l’article de Rue89, qui dénonce quelque chose de très vrai : « Les associations de soutien psychologique aux femmes qui choisissent l’avortement médicamenteux sont toutes issues des milieux religieux anti-avortement. » Les « milieux religieux anti-avortement » : quelle jolie manière de ne pas dire « pro-vie », ce qui annonce plus clairement la couleur. Il y a pour moi ici une faute assez importante en ne précisant pas quels « religieux » sont derrière les sites dénoncés (en fait, un seul site : ivg.net), un manque de précision que je ne me permettrai pas de qualifier d’anti-religieux primaire mais qui pose question. Notamment quand on sait (mais faut-il le savoir) qu’il existe des « milieux religieux anti-avortement » qui offrent un soutien psychologique aux femmes qui ont vécu un avortement (médicamenteux ou par aspiration), qui n’avancent pas à visage caché, et qui offrent un véritable soutien à ces femmes.

Une question sous-jacente est : si « toutes » les association de soutien psychologiques sont issues de milieux religieux et souvent catholiques, quelle en est la raison ? Faut-il encore une fois y lire le manque d’investissement des pouvoirs publics en la matière ? Mais il me semble indispensable de rappeler que la porte du Planning familial est toujours ouverte. Et surtout il est temps de rappeler que peu de femmes contactent de manière effective ces associations : sur 200 000 avortements en moyenne par an en France, les associations catholiques sont contactées, toutes combinées[2], par à peine 400 personnes. Je suis tentée d’ajouter qu’une femme qui avorte n’a pas moins le droit qu’une autre personne d’être en quête de spiritualité, et avoir sous la main des personnes croyantes, même d’une autre religion, peut constituer une véritable aide.

La victimisation permanente : le risque de la récupération

Je m’étais fait la réflexion, à la lecture de l’article, qu’un tel angle pour aborder l’IVG ne pouvait qu’être repris par les sites pro-vie. Cela pour la simple et bonne raison que l’article n’envisage pas qu’une femme ayant recours à une IVG ait réfléchi son choix et les conséquences de celui-ci. Une femme qui avorte est, semble-t-il, automatiquement victime d’elle-même et de la société. Donc, après l’avortement, elle souffre. Le dit « syndrome post-abortif » n’est pas encore prouvé de manière certaine, il est en tout cas le fer de lance des associations catholiques intégristes qui organisent chaque année une « Marche pour la vie ». Preuve en est s’il le faut : l’article de Rue89 a été repris sur un site appelant à la Marche en janvier prochain.

Il est temps de cesser de véhiculer l’image de femmes constamment traumatisées et victimes de leurs actes et d’évoquer le vrai problème de santé publique que constitue l’IVG : la baisse des subventions, la fermeture de centres IVG, le manque de moyens. Envisager davantage un encadrement des soignants que des femmes, qui ne sont pas éternellement victimes.


 

[1] Ici pas de source précise, je m’appuie sur de longues conversations avec des soignants de plusieurs endroits de France, que je ne cite pas par souci de préservation d’anonymat

[2] Les estimations ici sont ici de ma propre étude, menée en 2010 auprès d’associations catholiques engagées sur l’IVG en France.

 


Pour aller plus loin :
  • BEAUCHE Guy, « Avortement : le procès de Bobigny », Public Sénat, diffusé le 7 mars 2011 (podcast en ligne).
  • ERNAUX Annie, 2000, L’Événement, Gallimard, « Folio », Paris, 130 p.
  • EVEGRAND Martine, 1995, Les Enfants du bon Dieu. Les catholiques français et la procréation au 20e siècle, « Bibliothèque Albin Michel – Histoire », Paris, 475 p.
  • FRIEDMAN Isabelle, 2006, Liberté, sexualités, féminisme. Cinquante ans de combat du Planning pour les droits des femmes, Éditions la Découverte, Paris, 277 p.
  • GOUJET Guillaume, SAHEL Jérémy et WERTHENSCHLAG Emmanuel, « Code 178, des mots sur l’avortement », Enfin Bref production, avril 2010 (en ligne).
  • VEIL Simone, 2007, Une vie, Stock, Paris, 397 p.
  • WINCKLER Martin, 1989, La Vacation, POL Éditeur, « J’ai lu », Paris, 254 p.

A propos de Stéphanie

Étudiante en sciences humaines (anthropologie, sciences de l'éducation et vie), cette Bordelaise nourrit plusieurs passions : le monde de l'édition (notamment numérique), les féminismes, les livres… Fun fact : amoureuse secrètement de Pierre Bourdieu et de Franz Boas.

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