Soeur Anne, ne vois-tu pas un stage venir ?

IUT : formation professionnelle par excellence. Dès la première année, on nous l’annonce : ici, il faudra faire des stages, à toutes les vacances. Multiplier au maximum les expériences, « se faire un nom ». Ou quelque chose du genre. Il paraît qu’il faut aussi être le plus présent possible sur les festivals littéraires, serrer des mains, établir des contacts. Parce qu’en fait, si l’édition est un secteur bouché, semble-t-il, c’est surtout parce que les aspirants éditeurs ne savent pas s’y prendre.
Au début, on est innocent : on y croit. On envoie quelques lettres de motivation à des maisons d’édition pour lesquelles on a un coup de cœur. On les a relues une dizaine de fois, il n’y a aucune faute typographique, le style est impeccable. La police est bien choisie, la lettre bien mise en page. On se dit qu’on a toutes nos chances. Et on attend. Parfois, on a une réponse — souvent négative, car on n’a aucune expérience et donc on n’est pas capable d’être stagiaire (il est bien connu qu’il faut avoir au moins 5 ans d’expérience pour un premier stage !).
La réponse négative, bien que rageante, demeure malheureusement la meilleure solution : il y a des personnes qui ne jugent pas nécessaire de fournir une réponse. Même dire simplement « non ». Et pas forcément parce qu’ils sont débordés (il y a toujours un assistant ou un stagiaire dans ce cas), surtout parce que le stagiaire n’est pas une préoccupation particulièrement préoccupante.
Du coup, on fait une collection de réponses, du « On est une équipe stable » (on connaît bien l’instabilité représentée par un jeune stagiaire, légendaire) au « Nous ne prenons pas de stagiaire » (alors qu’on a postulé parce qu’une connaissance y était en stage trois mois avant), en passant par le « Nos locaux sont trop étroits » et au terrible… « Ah mais en fait on a pris quelqu’un de votre IUT, mais plus diplômé ». On s’amuse à relancer les éditeurs par téléphone. Il arrive qu’on laisse des messages à des assistants… et que personne ne rappelle jamais. Au final, on a un peu l’impression de harceler ces personnes, qu’on aime bien pourtant au fond puisqu’on veut travailler avec eux.
On finit par étendre nos recherches à : n’importe qui. Nos dates deviennent soudainement étrangement flexibles, notre voix est quasiment tout le temps mielleuse. Le jour où on est (enfin !) convoqué à un entretien, la joie est immense, c’est à peine si cette nouvelle ne vaut pas mieux à notre oreille que l’annonce de la paix dans le monde. On se prépare comme si notre vie entière en dépendait. D’ailleurs, notre vie entière en dépend effectivement, c’est ce qu’on nous apprend en cours. Et là, solidarité avec tous les provinciaux… On va à Paris, la plupart du temps. On paye ce trajet pour aller à Paris. Et on n’est pas forcément convoqués pour signer. Parfois, c’est simplement pour « voir notre tête », « discuter avec nous en personne » et basta. Plus jamais de nouvelles.
Sans haine aucune, il faut simplement continuer les recherches de manière un peu plus acharnée.
Quarante envois de lettres de motivation plus tard, il arrive qu’on perde espoir. Faut-il baisser les bras ? Non. Car c’est le moment pour qu’un éditeur vous rappelle et veuille de vous. Puis un autre. Oui : tout d’un coup vous avez le choix, et il faut bien avouer que vous n’en demandiez pas tant.
A la fin de ce premier stage, vous vous sentez plus en confiance par rapport à vous-mêmes : naïfs, vous imaginez que les éditeurs de France et de Navarre sont prêts à vous ouvrir les portes. Sauf qu’en fait votre IUT a prévu des périodes de stage assez courtes (six semaines en moyenne). Périodes trop courtes, qui ne vous ont pas laissé le temps de voir venir une nouvelle forme de lettre de refus : « Nous ne prenons pas de stagiaire pour moins de trois mois ». Et la même course contre la montre reprend son fil…
Et tout va bien, quand on sait qu’on est tous dans le même panier. Et puis, lors d’une discussion avec une collègue de classe, vous parlez de vos galères. Et serrez les dents quand elle vous raconte son précédent stage, obtenu grâce à son oncle, mais qui était un peu pénible quand même parce que ce n’était pas littéraire. Donc, pour le prochain stage, son oncle va essayer de lui trouver un stage dans du littéraire. Ah oui, parce qu’il y a cet autre obstacle dont on ne parle jamais : le « je connais quelqu’un qui ». Et pas forcément quelqu’un avec qui on a travaillé et qui connaît notre valeur, non. Quelqu’un qui connaît mère, frère, père, ou que sais-je encore, et a juste envie de se rendre utile. C’est bien adorable, mais, parfois, ça donne juste envie de crier un bon coup. Parce que si on veut combattre Bourdieu et sa reproduction sociale, il va falloir jouer plus serré que ça, quand même.
A titre personnel, je songe créer une danse avec une chorégraphie spéciale « J’ai trouvé un stage ». Et il se pourrait bien qu’elle ressemble à ceci :
NB : le site de l’Asfored peut s’avérer d’une excellente aide en matière de recherche de stage, quand on a les périodes adéquates.
